Ma Voisine (Nouvelle de ALI Douagi traduite de l'arabe par Saïd Jendoubi)

L’appartement attenant au mien était inoccupé. Auparavant, un groupe d’étudiants y logeait. Je rendais grâce à Dieu, en secret et à voix haute, depuis le jour où je les entendis dire qu’ils allaient partir et restituer le logement à son propriétaire. Et, quelle ne fut pas grande ma joie, lorsque j’ai vu le camion de déménagement, chargé de tapis, de lanternes et de paniers de toutes couleurs et de toutes tailles, démarrer.

Nous sommes sauvés, grâce à Dieu, du voisinage des étudiants. Le quartier est désormais calme. Plus de cris, plus de disputes et plus de révisions produisant un même vacarme, au point que tu ne peux les distinguer, les uns des autres, et ce malgré la finesse de ton ouïe.

J’attendais avec une grande impatience la venue de mes nouveaux voisins ; le propriétaire du logement m’avait avisé qu’il s’agissait d’une famille qui ne fait pas de tohu-bohu, ne révise pas de leçons et n’élève pas de chiens.

À peine commençai-je à attendre, lorsque se présenta chez moi le facteur avec une lettre de mon ami (S) m’informant qu’il était en agonie. Sa lettre ne disait pas long sur la nature de cette « agonie » ; mais qu’il m’attendait impatiemment…

Je ne pu rien faire d’autre que de relire la lettre. Puis, je décidai de me rendre chez cet ami « agonisant » ; et mon ami, ce monsieur (S) vit à Bizerte. Rien n’est plus aisé que de s’y rendre, après que j’eusse choisi l’automobile comme moyen de locomotion. La seule difficulté qui subsistait, c’était de trouver de quoi payer mon voyage.

J’ai quitté mon appartement, suspendant ainsi le guet de mes futurs voisins et l’espoir de voir une gente féminine descendre d’un fiacre, sous l’œil inquisiteur d’un mari jaloux. J’ai sacrifié cette scène, et je me suis mis à la recherche d’un homme de cœur, à la main généreuse, qui accepterait de me prêter la modique somme –vous en conviendrez !- de quarante francs. En effet, je trouvai ce que je cherchais chez un vieil israélite, qui se proposait d’aider les indigents pour un piètre taux d’intérêt à cinquante pour cent, seulement !

Quelle ne fut grande ma surprise, lorsque je trouvai mon ami (S) en train de soigner son « agonie », ou plutôt son rhume dans l’un des bars de la ville de Bizerte.

Je l’ai aussitôt informé de ce que m’avait coûté sa prétendue agonie, en argent et en déception [déception de rater l’arrivée du harem de mes nouveaux voisins] ; ma stupidité le fit rire et il fit signe au garçon qui se mit à notre service une nuit et deux jours.

* * *

Le propriétaire de mon appartement me dit en rapprochant ses sourcils de son blanc turban :

- il faut payer le loyer, ou quitter l’appartement !

- Oui, répondis-je, je payerai si Dieu le veut !

- Si Dieu le veut… si Dieu le veut… tu n’as pas payé les trois premières mensualités sous prétexte que la proximité des étudiants troublait le calme de monsieur. Et à présent, qu’est ce qui te dérange ?

- Ce que je n’ose te l’avouer !... c’est payer !

- Bien sûr… cela te contrarie… tu ne comptes tout de même pas t’approprier l’appartement avec la méthode de «vas-y que je ne paye pas de loyer » ?

- Je ne tiens pas à devenir propriétaire de cet appartement délabré, alors que je possède suffisamment de palais au paradis éternel.

- Et maintenant ?

- Écoute, cher oncle… maintenant que vous nous avez débarrassés du vacarme des étudiants, et que notre nouvelle voisine est une femme si charmante ? Je payerai ce que je dois payer… mais pitié ! Gardez donc cette quittance dont je solderai le montant dans trois mois au plus tard.

J’ai oublié de dire que ma voisine qui a emménagé le jour où je me suis absenté de la capitale, était, selon les dires du propriétaire, une suissesse. Elle a la trentaine, ses cheveux sont blonds et elle n’est pas descendue d’un fiacre sous le regard d’un mari jaloux, mais qu’elle est divorcée et follement amoureuse du soleil africain.

* * *

Journée du 12 mai :

Hier, j’ai appris de ma voisine qu’elle n’était pas d’origine suisse. Tout ce qu’il y a, est qu’elle partageait la vie d’un richissime helvète, qui l’avait habitué à une vie fastueuse, et qui lui a appris le ski et le parler avec un accent germanique. En ce qui la concerne, elle est cent pour cent portugaise, elle est très admiratrice de ma peau brune et de mes cheveux noirs et frisés et, elle désire acheter un manteau en fourrure, à 75 francs !

Ce matin, je lui ai acheté ce beau manteau. Le vendeur nous a fait une ristourne sur le prix. « C’est une bonne affaire ! » dit-elle en recevant le présent… comme c’est joli d’entendre « merci », avec l’accent portugais (je veux dire germanique). J’aurai voulu lui acheter un deuxième manteau, à condition qu’elle me dise encore une fois, et avec la même douceur, le mot « merci ».

* * *

Journée du 15 mai :

J’invitai cette dame à déjeuner chez moi ; elle accepta avec sa bonhomie toute suisse. Elle était subjuguée par le plat de osbâne1 , ce qui excita, un peu, ma jalousie ; et puis, elle adora la qanouita après que j’eusse mis en exergue sa valeur historique : je dis qu’elle fut confectionnée depuis cent vingt ans pour le compte de l’un des rois de Kairouan !

Dieu merci, ma mère ignorait tout de la langue française ; autrement elle n’aurait jamais accepté que j’augmente ainsi l’âge de cet objet.

* * *

Le propriétaire de mon appartement :

- Les flous !!! Les flous.

Moi :

- !... Les flous !!!

Le propriétaire de mon appartement :

-… Tu payes ou je saisie !

Moi :

- Mais qu’est-ce que tu veux saisir ?

Le propriétaire de mon appartement :

- Les meubles bien sûr.

Moi :

- Fais donc.

Le propriétaire de mon appartement :

- Qu’est-ce que tu insinues ? Bien sûr que je vais saisir.

Moi :

- Je t’ai dit fais donc, f…ai…s… d… on…c, saisie tout ce qui nous reste… saisie le kanoun2 et le réchaud… ha… ha… ha… !

Le propriétaire de mon appartement :

- C’est cela donc ! Voilà ce qu’on appelle : culot! C’est cela le vrai culot ! Le premier trimestre n’a pas été payé parce que monsieur est gêné par le voisinage des étudiants. Le second trimestre, non plus, car il était absent de la capitale et le troisième… je vais porter plainte, et tu quitteras le logement, avec l’aide de Dieu, humilié et tes effets saisies. J’ai dit que je vais porter plainte… et je le ferai !

Moi :

- Non ! Ne le fais pas.

Le propriétaire de mon appartement :

- Et pourquoi ne devrai-je pas le faire ? Tu verras !

Moi :

- C’est dans ton intérêt de ne pas le faire. Fais-le et j'exigerai de toi des dommages et intérêts.

Le propriétaire de mon appartement :

- Quoi ? Dommages et intérêts ? Un mur t’est tombé dessus ?

Moi :

- C’est une vipère qui m’est tombée dessus ! As-tu compris ? Une vipère suisse ou portugaise… elle a englouti tout ce que je possède et, tu en es la cause !

Le propriétaire de mon appartement (affolé) : 

- …

Moi (encouragé par son affolement) :

- Oui toi ! N’as-tu pas prétendu qu’elle était la veuve d’un marquis hollandais ? Ne m’as-tu pas répondu le jour où je t’ai questionné à son propos qu’elle était la fille du roi des clous et qu’elle était son unique héritière ? Ne m’as-tu pas raconté tous cela, alors que la vérité est qu’elle est à moitié folle et qu’elle ne possède que son visage pâle et sa trousse de toilette ? Est-ce cela la fille du roi des clous ? Elle n’a laissé dans mon appartement qu’un seul clou fabriqué dans les usines de monsieur son père ! Et ce clou est là… j’y ai accroché un tamis. S’il te plait, garde la quittance que je payerai le trimestre prochain. À moins que le futur locataire de l’appartement voisin ne soit une douce voisine de cette trempe.

(1936)


1- Tripes farcies de riz, persil, foie et autres abats ; se mangent principalement avec du couscous.

2- Un brasier en terre cuite qui sert à réchauffer et à préparer le thé.